Dimanche 14 septembre 2025 :
A peine nommé, Sébastien Lecornu s’est lancé dans une opération déminage à travers un entretien accordé à la presse quotidienne régionale, publié hier soir : il a ainsi annoncé renoncer à la suppression de deux jours fériés pour récupérer 4,2 milliards d’euros dans le budget 2026, comme souhaité par son prédécesseur.
Il faut dire que François Bayrou etait seul contre tous.
Déjà, il avait eu recours à cette vieille tactique qui consiste à faire passer le plus discrètement possible, au cœur de l’été, une mesure qui fâche. Sauf que la ficelle était un peu trop grosse.
Ensuite, c’était tout sauf une bonne idée. Non seulement les Français sont attachés à leurs acquis mais l’économie substantielle était marginale.
L’avenir dira si ce geste suffira à sauver un gouvernement qui n’est pas encore nommé.
Car renoncer à la suppression de deux jours fériés n’était pas le plus difficile : épouvantail destiné à masquer tout le reste, la mesure était si impopulaire qu’elle ne pouvait que finir aux oubliettes.
Alors, qu’on se le tienne pour dit : personne ne sera dupe de la manipulation qui consisterait à rendre des miettes (calculées) pour faire accepter l’inacceptable ensuite !
Sébastien Lecornu entend vouloir prendre le contre-pied de ses prédécesseurs pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.
Le fait que, dans le même entretien, le Premier ministre se fixe, comme feuille de route, un dialogue avec les oppositions, notamment sur les questions de justice fiscale, et un grand acte de décentralisation sous l’égide du Sénat est ainsi plutôt malin.
A défaut de convaincre, cela donne au moins le change.
Mais si cela peut paraître séduisant sur le papier, il n’en reste pas moins soumis au grand écart entre l’Élysée et la réalité du paysage politique, tel qu’issu des urnes en 2024.
Quelles seront donc ses latitudes ?
Quant aux Français, il faudra bien que l’exécutif intègre à un moment donné qu’ils ne se contenteront pas de mesures symboliques et n’accepteront les efforts demandés que s’ils les perçoivent comme justes, ce qui est l’exact contraire aujourd’hui.
Pour l’heure, on entraperçoit rien de concret ni sur la fiscalité des hauts revenus, ni sur la réforme des retraites.
Au contraire, sur le fond, Sébastien Lecornu n’entend pas dévier de la trajectoire budgétaire, au lendemain de la dégradation de la note de la dette souveraine française par l’agence Fitch.
Les garanties sont minces et nous laissent sur notre faim…
Mercredi 10 septembre 2025 :
Matignon n’est plus vacant. Son nouveau (éphémère ?) locataire sera donc Sébastien Lecornu.
Autant dire qu’en le nommant au poste de Premier ministre, à peine 24 heures après l’échec du vote de confiance au Parlement, Emmanuel Macron est allé vite. Très vite. Ce qui n’est pas dans ses habitudes.
Que l’on ne s’y trompe pas, cette temporalité n’est ni la conséquence de la situation de crise politique (dont il est à l’origine) ni le signe qu’il a entendu la colère des Français (qui l’indiffère).
Le président de la République a tout d’abord voulu refermer la parenthèse Bayrou très rapidement. Le béarnais n’était pas son premier choix ; il s’est imposé à lui, le voici presque soulagé de son départ : à croire qu’il espérait même cette issue !
L’arrivée de Sébastien Lecornu à Matignon aura simplement été reportée de neuf mois.
Avoir le dernier mot mais aussi reprendre la main (si tant est que cela soit possible quand on n’a plus de majorité parlementaire) vont de pair avec l’hubris présidentiel.
Dans ces conditions, rien de tel que nommer un moine-soldat, sans ambition élyséenne, qui mènera la politique que le président dictera.
Et peu importe que cela soit vécu comme un bras d’honneur à la veille d’une journée de mobilisation sociale. Emmanuel Macron se complait dans le rapport de force et n’en a strictement rien à faire.
Le président a fait un choix de confort, dissimulé derrière une exigence de dialogue avec d’autres formations politiques pour « bâtir les accords indispensables aux décisions des prochains mois » : quel bel exemple de novlangue technocratique que voilà !
Il appartient donc au nouveau Premier ministre de parvenir à trouver une voie de passage pour durer. C’est une chimère, même si Sébastien Lecornu est lisse et peu clivant.
En effet, pourquoi les caciques du Parti Socialiste, qui pensaient (ils étaient peut-être bien les seuls) que leur tour était enfin arrivé, plus d’un an après la courte victoire du NFP aux élections législatives, accepteraient de négocier avec le bloc central ? ils entendront faire payer cher leur simple neutralité !
Surtout que le choix de son ministre des Armées est aussi et avant tout un choix politique.
Emmanuel Macron a une obsession : celle de préserver son héritage. Cela constitue une ligne rouge qui l’empêche d’envisager de changer de cap. Elle explique bien des décisions depuis 2024. Fussent-elles anachroniques et provocatrices.
Tout ceci n’est pas sans risque pour le chef de l’État. Car si Lecornu venait à tomber, comme Barnier et Bayrou avant lui, il n’aura plus de fusible.
Condamné au succès, le nouvel occupant de Matignon devra donc lutter contre les apparences, celles d’être le simple perroquet d’un président isolé, recroquevillé sur ses proches, au crépuscule de son mandat. Bon courage !